Axe 4 - Grande criminalité organisée (GCO) et criminalités émergentes

Professeur supervisant l’axe de recherche : Clotilde Champeyrache (Cnam), Jacques de Saint-Victor (Universités Paris I et Paris VIII)

Chercheurs associés : Pr. Giuseppe Arlacchi, Dr. Frédéric Debove, Pr. Xavier Latour, Dr. Rémy Février, Pr. Philippe Reigné, Pr. Maurice Cusson.

Experts associés : Christophe Soullez

Il n’y a pas de lien systématique entre crises économiques et essor du crime, et on a même pu prouver que les années 1930 ont été des années plutôt « paisibles » sur le plan criminel. Mais, en fragilisant les États, les périodes de récession, si elles ne débouchent pas, comme à l’époque de Roosevelt, sur un retour de la puissance publique, deviennent logiquement propices au crime organisé, et en particulier aux mafias. Comment pourrait-il en aller autrement ? Les mafias sont en effet des sociétés secrètes très sophistiquées qui constituent ce qu’on pourrait appeler « l’aristocratie du crime ». Par les sommes dont elles disposent – qui peuvent se chiffrer en milliards de dollars, même s’il faut se montrer prudent sur les montants souvent évoqués (ce ne sont que des estimations, des « chiffres noirs ») -, elles constituent des menaces de premier plan pour les pouvoirs légaux, devenant aujourd’hui une question centrale de la réflexion géostratégique.

En effet, elles rivalisent localement avec certains États, ayant su tisser des liens « symbiotiques » avec leur environnement politico-économique. De sorte que, tout en « contrôlant» certains territoires, elles disposent de protections décisives au sein des élites locales, parfois nationales. Cela ne veut pas dire pour autant que l’État soit « criminel », comme le prétend une certaine littérature : il est même, tant qu’il n’a pas entièrement basculé dans l’anomie (cas des États faillis, les fameux failed states), la seule instance – encore aujourd’hui dans le cadre global – susceptible d’apporter une réponse crédible à cette violence particulière.

Ce qui est vrai, en revanche, c’est que l’État est victime d’un « syndrome de Janus » : il peut être partagé, en son sein, entre ceux qui combattent le crime au nom du droit et ceux qui préfèrent passer des « pactes scélérats » (pactum sceleris) avec les forces criminelles.

Les figures antinomiques du juge Falcone et du président Andreotti résumaient, dans l’Italie des années 1980, cette dialectique complexe. Par ailleurs, les mafias renforcent leur puissance en tissant des liens avec certains milieux économico- financiers. Plus ces derniers évoluent dans un environnement dérégulé, moins ils hésitent à s’appuyer sur les forces du crime pour prospérer (ou se maintenir en place). Par un certain nombre de ces dynamiques, la mondialisation financière a renforcé depuis une vingtaine d’années ce cercle vicieux politico-affairisto-criminel si complexe qu’il est parfaitement vain de penser pouvoir le briser entièrement. C’est ainsi que dans tous les pays où il existe de véritables « mafias » (Italie, États-Unis, Japon, Turquie, Albanie, etc.), l’histoire enseigne que tous les efforts répressifs n’ont jamais permis d’éradiquer définitivement leur présence. C’est de l’environnement économique et social (société régulée ou dérégulée) que dépend principalement la porosité d’une société au risque mafieux.

Précisons que si le phénomène mafieux est très spécifique, cela ne signifie pas que les autres formes de criminalité organisée (cartels, gangs, « méga-gangs », et autres bandes de banlieue) ne constituent pas des formations moins dangereuses. Elles peuvent même parfois être beaucoup plus agressives ou sanguinaires que les mafias et compter beaucoup plus de membres. C’est le cas des « méga-gangs » latino-américains comme la Mara Salvatrucha du Salvador, qui compte plus de 11 000 « soldats ». Pour autant, ces gangs ne disposent généralement pas d’une structure et de liens politico-économiques qui puissent laisser croire, en l’état des connaissances, à leur survie sur la « longue durée » (F. Braudel). Ce concept est très utile pour saisir si, face à une organisation criminelle – quel que soit son degré apparent de violence –, on se trouve en face d’une véritable mafia ou d’une simple bande organisée, même très impressionnante, qui se dissoudra à la capture de son chef.